Extrait de Le Colonel Chabert par Honoré de Balzac (1832)  
Lexique
[Le roman commence à prendre sa fin au moment où Chabert, l’hôte de la comtesse Ferraud,
entend parler madame Ferraud avec son intendant, Delbecq.]

 - Hé bien, monsieur Delbecq, a-t-il signé ? demanda la comtesse à son intendant qu’elle vit
seul sur le chemin par-dessus la haie d’un saut de loup.
 - Non, madame.  Je ne sais même pas ce que notre homme est devenu.  Le vieux cheval
s’est cabré.
 - Il faudra donc finir par le mettre à Charenton, dit-elle, puisque nous le tenons. 
 Le colonel, qui retrouva l’élasticité de la jeunesse pour franchir le saut de loup, fut en un
clin d’oeil devant l’intendant, auquel il appliqua la plus belle paire de soufflets qui jamais ait été
reçue sur deux joues de procureur.
 - Ajoute que les vieux chevaux savent ruer, lui dit-il.
 Cette colère dissipée, le colonel ne se sentit plus a force de sauter le fossé.  La vérité
s’était montrée dans sa nudité.  Le mot de la comtesse et la réponse de Delbecq avait dévoilé le
complot don’t il allait être la victime.  Les soins qui lui avait été prodigués étaient une amorce
pour le prendre dans un piège...Il lui prit un si grand dégoût de la vie que s’il y avait eu de l’eau
près de lui il s’y serait jeté, que s’il avait eu des pistolets il se serait brûlé la cervelle....
 - Madame, dit-il après l’avoir regardée fixement pendant un moment et l’avoir forcée à
rougir, madame, je ne vous maudis pas, je vous méprise.  Maintenant, je remercie le hasard qui
nous a désunis.  Je ne sens même pas un désir de vengeance, je ne vous aime plus.  Je ne veux rien
de vous. Vivez tranquille sur la foi de ma parole, elle vaut mieux que les griffonnages de tous les
notaires de Paris.  Je ne réclamerai jamais le nom que j’ai peut-être illustré.  Je ne suis plus qu’un
pauvre diable nommé Hyacinthe, qui ne demande que sa place au soleil.  Adieu...
 La comtesse se jeta aux pieds du colonel, et voulut le retenir en lui prenant les mains; mais
il la repoussa avec dégoût, en lui disant: - Ne me touchez pas....
 Chabert disparut en effet...
 Six mois après cet événement, Derville, qui n’entendait plus parler ni du colonel Chabert
ni de la comtesse Ferraud, pensa qu’il était survenu sans doute entre eux une transaction, que, par
vengeance, la comtesse avait fait dresser dans une autre Étude.  Alors, un matin, il supputa les
sommes avancées audit Chabert, y ajouta les frais, et pria la comtesse Ferraud de réclamer à
monsieur le comte Chabert le montant de ce mémoire, en présumant qu’elle savait où se trouvait
son premier mari.
 Le lendemain même l’intendant du comte Ferraud, récemment nommé Président du
Tribunal de Première Instance dans une ville importante, écrivit à Derville ce mot désolant: 
                               “Monsieur,
          “Madame la comtesse Ferraud me charge de vous prévenir que votre client avait
     complètement abusé de votre confiance, et que l’individu qui disait être le comte
     Chabert a reconnu avoir indûment pris de fausse qualités.
          “Agréez, etc.
                               “DELBECQ.”
 Quelque temps après la réception de cette lettre, Derville cherchait au Palais un avocat
auquel il voulait parler, et qui plaidait à la Police correctionnelle.  Le hasard voulut que Derville
entrât à la Sixième Chambre au moment où le Président condamnait comme vagabond le nommé
Hyacinthe à deux mois de prison, et ordonnait qu’il fût ensuite conduit au dépôt de mendicité de
Saint-Denis, sentence qui, d’après le jurisprudence des préfets de police, équivaut à une détention
perpétuelle.  Au nom d’Hyacinthe, Derville regarda le délinquant assis entre deux gendarmes sur
le banc des prévenus, et reconnut, dans la personne du condamné, son faux colonel Chabert.  Le
vieux soldat était calme, immobile, presque distrait.  Malgré ses haillons, malgré la misère
empreinte sur sa physionomie, elle déposait d’une noble fierté.  Son regard avait une expression
de stoïcisme...
 - Me reconnaissez-vous ? dit Derville au vieux soldat en se plaçant devant lui.
 - Si vous êtes un honnête homme, reprit Derville à voix basse, comment avez-vous pu
rester mon débiteur ?
 Le vieux soldat rougit comme aurait pu le faire une jeune fille accus par sa mère d’un
amour clandestin.
 - Quoi ! Madame Ferraud ne vous a pas payé ? s’écrit-t-il à haute voix.
 - Payé ! Dit Derville. Elle m’a écrit que vous étiez un intrigant.
 Le colonel leva les yeux par un sublime mouvement d’horreur et d’imprécation comme
pour en appeler au ciel de cette tromperie nouvelle.
 - Monsieur, dit-il d’une voix calme à force d’altération, obtenez des gendarmes la faveur
de me laisser entrer au Greffe, je vais vous signer un mandat qui sera certainement acquitté.
 Sur un mot dit par Derville au brigadier, il lui fut permis d’emmener son client dans le
Greffe, où Hyacinthe écrivit quelques lignes adressées à la comtesse Ferraud.
  - Envoyez cela chez elle, dit le soldat, et vous serez remboursé de vos frais et de vos
avances.  Croyez, monsieur, que si je ne vous ai pas témoigné la reconnaissance que je vous dois
pour vos bon offices, elle n’en est pas moins là, dit-il en se mettant la main sur le coeur.  Oui, elle
est là, pleine et entière.  Mais que peuvent les malheureux ?  Ils aiment, voilà tout.
 - Comment, lui dit Derville, n’avez-vous pas stipulé pour vous quelque rente ?
 - Ne me parlez pas de cela !  répondit le vieux militaire.  Vous ne pouvez pas savoir
jusqu’où va mon mépris pour cette vie extérieure à laquelle tiennent la plupart des hommes.  J’ai
subitement été pris d’une maladie, de dégoût de l’humanité.  Quand je pense que Napoléon est à
Sainte-Hélène, tout ici-bas m’est indifférent.  Je ne puis plus être soldat, voilà tout mon malheur. 
Enfin, ajout-t-il en faisant un geste plein d’enfantillage, il vaut mieux avoir du luxe dans ses
sentiments que sur ses habits.  Je ne crains, moi, le mépris de personne.
 Et le colonel alla se remettre sur son banc.  Derville sortit.  Quand il revint à son Étude, il
envoya Godeschal, alors son second clerc, chez la comtesse Ferraud, qui, à la lecture du billet, fit
immédiatement payer la somme due à l’avoué du comte Chabert.
 En 1840, vers la fin du mois de juin, Godeschal, alors avoué allait à Ris, en compagnie de
Derville son prédécesseur.  Lorsqu’ils parvinrent à l’avenue qui conduit de la grande route à
Bicêtre, ils aperçurent sous des ormes du chemin un de ces vieux pauvres chenus et cassés qui ont
obtenu le bâton de maréchal des mendiants, en vivant à Bicêtre comme les femmes indigentes
vivent à la Salpêtrière.  Cet homme, l’un des deux mille malheureux logés dans l’Hospice de la
Vieillesse, était assis sur une borne et paraissait concentrer toute son intelligence dans une
opération bien connue des invalides, qui consiste à faire sécher au soleil le tabac de leur
mouchoirs, pour éviter de les blanchir, peut-être.  Ce vieillard avait une physionomie attachante. 
Il était vêtu de cette robe de drap rougeâtre que l’Hospice accorde à ses hôtes, espèce de livrée
horrible....
 Derville prit son lorgnon, regarda le pauvre, laissa échapper un mouvement de surprise et
dit:
Ce vieux-là, mon cher, est tout un poème, ou, comme disent les romantiques, un drame. 
As-tu rencontré quelquefois la comtesse Ferraud ? ...Ce vieux bicêtrien est son mari légitime, le
comte Chabert, l’ancien colonel, elle l’aura sans doute fait placer là.  S’il est dans cet hospice au
lieu d’habiter un hôtel, c’est uniquement pour avoir rappelé à la jolie comtesse Ferraud qu’il
l’avait prise, comme un fiacre, sur la place.  Je me souviens encore du regard de tigre qu’elle lui
jeta dans ce moment-là...
 - Bonjour, colonel Chabert, lui dit Derville.
 - Pas Chabert ! Pas Chabert ! Je me nomme Hyacinthe, répondit le vieillard.  Je ne sui plus
un homme, je suis le numéro 164, septième salle, ajouta-t-il in regardant Derville avec une anxiété
peureuse, avec un crainte de vieillard et d’enfant.
 - Pauvre homme, dit Godeschal.  Voulez-vous de l’argent pour acheter du tabac ?
 Avec toute la naïveté d’un gamin de Paris, le colonel tendit avidement la main à chacun
des deux inconnus qui lui donnèrent une pièce de vingt francs; il les remercia par un regard
stupide, en disant: - Braves troupiers ! Il se mit au port d’armes, feignit de la coucher en joue, et
s’écria en souriant: - Feu des deux pièces ! Vive Napoléon !  Et il écrivit en l’air avec sa canne un
arabesque imaginaire. 
 - Le genre de sa blessure l’aura fait tomber en enfance, dit Derville.
 - Lui en enfance ! S’écria un vieux bicêtrien qui les regardait.  Ah ! Il y a des jours où il ne
faut pas lui marcher sur le pied.  C’est un vieux malin plein de philosophie et
d’imagination...Monsieur, en 1820 il était déjà ici...
 - Quelle destinée ! S’écria Derville.  Sorti de l’hospice des Enfants trouvés, il revient
mourir à l’hospice de la Vieillesse, après avoir, dans l’intervalle, aidé Napoléon à conquérir
l’Egypte et l’Europe....Combine de choses n’ai-je pas apprises en exerçant ma charge !  Nos
Etudes sont des égouts qu’on ne peut pas curer.  J’ai vu mourir un père dans un grenier, sans sou
ni maille abandonné par deux filles auxquelles il avait donné quarante mille livre de rente !  J’ai vu
brûler des testaments.  J’ai vue des mères dépouillant leur enfants, des maris volant leurs femmes,
des femmes tuant leur maris en se servant de l’amour qu’elles leur inspiraient pour les rendre fous
ou imbéciles, afin de vivre en paix avec un amant.  J’ai vu des femmes donnant à l’enfant d’un
premier lit des goûts qui devaient amener sa mort, afin de’enrichir l’enfant de l’amour.  Je ne peux
vous dire tout ce que j’ai vu, car j’ai vus des crimes contre lesquels la justice est impuissante. 
Enfin toutes les horreurs que les romanciers croient inventer sont toujours au-dessus de la vérité. 
Vous allez connaître ces jolies choses-là, vous; moi, je vais vivre à la campagne avec ma femme,
Paris me fait horreur.